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Radio France Interview

Carnegie Hall, March 30, 2001

Visage poupin et yeux rieurs, Raquel Bitton est tout ce que Piaf n'était pas… à peu d'exceptions près. Elle gouaille comme l'artiste en avait le secret, la dépasse d'à peine trois « tifs » et chante le Paris des années 20, 30 et 40 vêtue de noir et de passion. Elle chante ce Paname que des Contet ; Dumont et bien d'autres, s'étaient appliqués à dépeindre de leur plume pour une certaine Edith Giovanna Gassion dont la voix singulière et l'interprétation pathétique allait offrir à la chanson de l'époque, le nom de « chanson réaliste ». Avec son nouveau spectacle « A Little Bit of Paris », c'est le temps des « caf'conc » et de la Java Bleue qu'elle nous lance de plein fouet ! L'époque où Chevalier faisait du « gringue » à Mistinguett, où Vincent Scotto signait l'un des thèmes de « Pépé le Moko », et où Pigalle avait son franc-parlé. C'était le temps où fricotter sous le ciel de Paris faisait pâlir les julots et mettait aux girondes du bleu au coin des yeux ! En invitant, la « môme » Piaf, Damia, Lucienne Delyle ou encore la « Boul'ch » plus connu sous le nom de Fréhel, Raquel Bitton nous offre la France et son « coeur ». Un retour en arrière sur une période ou les coups durs de la vie se soignaient en chantant. Raquel bitton : Je n'ai rien à prouver, j'ai tout a offrir!


Raquel Bitton, Carnegie Hall

MW : Pour la deuxième année consécutive, New York vous accueille dans son temple mythique qu'est le Carnegie Hall. Rares sont les artistes Français à connaître un tel privilège. Vous a t-on sollicité ou essayez vous de rendre jaloux Monsieur Aznavour?

Raquel Bitton : Aucune raison pour Aznavour d'être jaloux, car comme nous le savons tous, l'Amérique lui appartient déjà. En revanche elle est suffisament spacieuse pour faire place à ceux qui rêvent aussi d'avoir un jour leur nom en haut de l'affiche ! En effet, on m'a beaucoup rappelé depuis mon dernier passage au Carnegie et je suis ravie de vous annoncer que je me produirais le 30 mars prochain avec mon nouveau spectacle "A little bit of Paris" mais également une deuxième fois l'année prochaine avec le New York Pops et Skitch Henderson dans "Pops goes Parisian".

Cette passion qui vous dévore, est-elle vouée à la scène ou aux artistes que vous interprétez ? La passion pour le texte est réellement ce qui me pousse à avoir le courage d'être en scène. J'ai au fond de moi un mélange d'émotions personnelles si intenses qu'être en scène me permet de partager avec le public, l'intensité et l'extase de mon quotidien. Sur scène je n'ai rien à cacher et même si je le voulais, je ne sais pas le faire. Je pleure, j'éclate de rire, je suis vulnérable, je me devoile complètement. Si les acteurs joue un rôle au cinéma, moi je suis moi, comme chantait Juliette Gréco, " Je suis comme je suis".

Vous avez forcément fait des recherches pour en arriver à ce spectacle « A Little Bit of Paris » ? C'est en faisant mes recherches sur Piaf, pour les besoins de "Piaf, Her Story…Her Songs", que j'ai profité et surtout que je comptais sur cette démarche pour m'aider à découvrir et satisfaire la fascination que j'ai pour les compositeurs et interprêtes oubliés. J'anticipais déjà en pensant à ce nouveau spectacle "A Little Bit of Paris". En réécoutant les chansons que ces "faiseurs de rêves" avaient écrit pour Piaf, ma curiosité s'est tournée vers eux et les artistes qui ont prêtés leur voix à ces merveilleux textes. Je voulais savoir qui inspirait Piaf, qui l'aidait à fuir son passé tragique, qui la poussait à persévérer dans ce métier. Qui étaient ces gens-là ? Alors j'ai fouiné, fouillé et trouvé… J'ai pu mettre des noms sur toutes ces chansons; ces mélodies, ce patrimoine Français… J'ai fait des découvertes fantastiques, par exemple, savez que Piaf idolâdrait Fréhel ? Que Fréhel elle, était d'une jalousie maladive à l'égard de la môme Piaf ? Piaf lui demandait souvent conseils, comment s'habiller, quelles couleurs porter et Fréhel lui donnait toujours les mauvais… "Mon petit, avec ton air palot, le jaune ou le vert t'irait très bien, surtout pas le noir voyons!!"… Lucienne Delyle, elle aussi c'était "une voix", Suzy Solidor, Lucienne Boyer, Tino Rossi, Jean Sablon, et bien sûr Charles Trenet… Je peux dire que pour en arriver là, j'ai fait un travail de femme de ménage, j'ai essuyé la poussière dans les mémoires. Mon seul regret est de n'avoir que deux heures chaque soir pour partager cette richesse de passion avec le public, alors dans un très beau Medley, j'essaie du mieux possible de les inviter auprès de moi sur les scènes qui m'offrent "l'hospitalité".

Ce spectacle a t-il aussi une valeur sentimentale ? Plus que jamais, il contient les chansons qui sont le lien éternel entre mes parents et moi-même. Les chansons qu'ils ont tant aimées dans leur jeunesse, celles qui ont été témoins de leur vie et qui plus est la mienne.

 


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Et Paul Misraki… J'ai partagé avec ce Monsieur une sincère et profonde amitié. Nous avons collaborés sur mon album "In a Jazzy mood". L'histoire musicale "Misraki-Bitton" est née en 92 et ma passion pour ce compositeur unique et vibrant qui nous a quitté à l'âge de 90 ans continue. Il est mort une semaine après la sortie du disque. Je me souviens, j'étais venue de San Francisco le lui remettre, à l'occasion de son anniversaire au restaurant Laurent à Paris. C'est à sa femme Cécile que mes remerciements vont aujourd'hui. C'est elle qui l'a encouragé à sortir de sa "retraite" et à travailler avec moi sur sur ce disque. Je ne pouvais pas ne pas lui faire de place dans ce nouveau spectacle.


Raquel Bitton, Paul Misraki

Retrouverons-nous les musiciens et l'atmosphère du dernier spectacle ? En ce qui concerne l'atmosphère, je pense avoir trouvé ce qui plaît au public américain. Il aime ce côté bon enfant qui me poursuit. Une chanson une histoire, ça marche à merveille. N'oubliez pas que ce qu'ils connaissent de Piaf de Fréhel et des autres et de ces classiques que j'interprête, ce ne sont que des noms et des titres. Les "potins" de l'époque qui se cachent derrière Damia la tragédienne ou Fréhel la prostituée, ils ne les ont jamais entendus. Lus peut-être ! Les orchestrations elles restent "opulantes" et magnifiques. J'ai gardé mes 20 musiciens. Je tiens à ce que ce répertoire de chansons réalistes et d'interprêtes inégalables éclate de splendeur ! Et si vous me demandez pourquoi je vous répondrais tout simplement que les belles choses, même si elles appartiennent au passé, méritent d'être mises en valeur. Un patrimoine ça se conserve !

Comment travaillez vous au quotidien ? Lors des sessions d'enregistrement, avant que mon chef d'orchestre et mon pianiste n'arrivent dans mon studio, je repete seule quelques heures, je lis et relis les textes. Je choisis "le" geste qui accompagnera "la" chanson, je vis son histoire... Je consacre beaucoup de temps à la préparation d'un spectacle. J'essaie de ne rien laisser au hasard de façon à être plus décontractée une fois sur scène.

Avez-vous quelque chose à prouver au public Americain ? Comment réagissent-ils à l'arrivée de cette petite "bonne-femme" qui fleure bon la France des années 20, 30 et 40 ? Je n'ai rien à prouver, j'ai tout a offrir! Les Américains sont fabuleux, ils sont curieux de tout, ils sont prêts à découvrir ce qu'ils ne connaissent pas ou peu. Ils n'ont de cesse de combler cette soif de connaître. En ce qui concerne la chanson réaliste de Paris qu'ils semblent véritablement apprécier, elle a rarement traversé l'Atlantique en "Live" mais plutôt sous forme cinématographique ou littéraire. Je dis rarement car Piaf et Chevalier ont chanté aux Etats-Unis. Pour eux; il semble que la chanson Française n'existe plus. Lorsqu'ils viennent en France ils n'entendent que des chansons anglosaxonnes ou des pseudos chanteurs "Français" convertis au hip-hop… Alors forcément, quant ils viennent me voir sur scène ils sont très content de trouver ce qu'ils n'ont pas trouver pendant leur voyage et cela me ravie!

Et en France que pense-t'on de vous ? Ils pensent que j'ai un culot monstre et j'aime ça. Dans le dictionnaire Bitton, "Impossible" n'est justement pas Français ! Je reçois aussi de très belles lettres de gens qui me remercient de ce que je fais pour la chanson Française et cela m'aide à continuer mon petit "ménage" à moi oh pardon ! "manège".

Comment expliquer au public et aux adeptes en particulier, que vous ne voulez pas imiter mais donner un sens à ce que ces artistes ont laissé ? Je n'ai eu ni leurs amants ni leur vie. La différence entre elles et moi, c'est que moi je suis heureuse ! Quand je présente mon spectacle sur Piaf, je leur dis qu'il n'y en aura jamais une autre, et cela devient évident après la premiere chanson. Ma force, c'est de permettre au public de comprendre immédiatement que je n'ai pas besoin de me cacher derrière aucune de ces légendes. Ce que l'on entend, que l'on voit et reçoit sur scène c'est moi. Mon nom n'est ni Piaf, Boyer, Damia ou Fréhel, c'est Raquel.

Ils sont tous morts ces artistes que vous invitez chaque soir, est-ce un hasard ? Peut-être ! J'ai eu la chance de rencontrer Paul Misraki et Henri Contet sur la fin de leur vie et c'est grâce à ces deux rencontres et les histoires qu'ils m'ont raconté sur ces artistes disparus que je peux aujourd'hui leur redonner un peu de leur vie et beaucoup de ma passion. Le répertoire qui me sied le plus appartient à ces gens-là qui ne sont plus, c'est le moins que je puisse faire pour leur rendre la joie que j'ai chaque jour de les porter en mon coeur.

Quand ce répertoire sera épuisé, que comptez vous faire ? Epuisé ? Ce répertoire ne peut s'épuiser. Ne dit-on pas que la vie est un éternel recommencement ? Mais j'ai plusieurs fleches a mon arc,j'entreprends la realisation de 3 differents CD,un Symphonique(nous parlons avec le New York Pops de cette possibilite,l'autre est tout en espagnol(car j'ai grandi avec cette langue,et dans ma prochaine vie je desire revenir en une autre Marisol(vous souvenez vous? Ah comme j'aime les chansons d'Amalia Rodrigues,j'aime la musique,le fado,le Blues (Ah oui,la est le sujet de mon autre prochain CD).

Myriem WONG